Cyberpresse
Le jeudi 21 janvier 2010
Au-delà de la controverse
Marc Cassivi
En novembre, le cinéaste belge
Patric
Jean a dû annuler une visite aux Rencontres internationales du
documentaire de Montréal. Il devait y présenter son plus
récent film, La
domination masculine, dans lequel témoignent quelques
masculinistes
québécois.
Le documentariste, qui a infiltré les réseaux
masculinistes pendant
plusieurs semaines sous un nom d'emprunt, a craint pour son
intégrité
physique en lisant des messages menaçants sur le web.
La domination masculine - «une provocation qui fera grincer des
dents»,
de l'aveu même du cinéaste - prend l'affiche demain,
précédé par sa
réputation controversée. C'est un documentaire
engagé, pertinent et
percutant, sur l'état des relations hommes-femmes en France, en
Belgique et au Québec, en ce début de XXIe siècle.
Le film s'ouvre sur les images d'un allongement chirurgical du
pénis.
«Un centimètre dans le pénis, c'est un
kilomètre dans la tête», dit un
chirurgien, en précisant que «l'appareil sexuel est un
élément
symbolique extrêmement important qui est relié au sens de
la
domination, du pouvoir masculin».
C'est à ce pouvoir, et à ses mécanismes insidieux,
que s'intéresse le
document de Patric Jean. Son parti pris féministe est clair: si
les
sociétés occidentales sont toujours aussi patriarcales,
c'est que
l'homme n'a ni la volonté ni d'intérêt à ce
que la situation de la
femme ne change.
Le symbole phallique est au coeur de la démonstration,
manichéenne mais
convaincante, de ce cinéaste bien connu pour son engagement.
À
commencer par la tour du pavillon principal de l'Université de
Montréal, qui rappelle le douloureux souvenir du massacre de
Polytechnique.
Le documentariste a rencontré Monique Simard et Francine
Pelletier,
visées expressément par une lettre laissée par
Marc Lépine, ainsi que
le père d'une victime (Anne-Marie Lemay) et une survivante,
touchante
de dignité, qui a dit au tueur: «On n'est pas des
féministes», avant
qu'il ne tire.
La tragédie du 6 décembre 1989 a ouvert la porte à
la libre expression
d'un discours antiféministe extrêmement violent, constate
Francine
Pelletier. À preuve, les perles de mépris et de fiel
misogyne
recueillies auprès d'une demi-douzaine de masculinistes
québécois par
Patric Jean, qui s'est fait passer pour l'un d'eux afin d'obtenir leurs
confidences.
Non seulement le geste de Marc Lépine
est-il
banalisé par un masculiniste comme «une erreur
politique», mais on
prétend qu'au Québec, «l'homme est
castré», qu'«on n'a plus le droit
d'être un homme» et qu'«il y a plus d'hommes victimes
de violence
conjugale que de femmes».
Aussi au musée des horreurs: «le féminisme est un
crime contre
l'humanité», l'homme québécois vit
«comme sous l'Allemagne nazie» dans
l'oppression constante d'une «société
matriarcale» comparable au
«régime taliban», et pour finir: «Les
comparaisons avec le régime
stalinien et le régime fasciste sont évidentes.» Oh
boy! De quoi avoir
honte de son sexe.
Heureusement qu'il y a «Denis», un homme violent qui se
soigne, et
Francis Dupuis-Déri, l'auteur de l'essai Le mouvement
masculiniste au
Québec, pour sauver un peu l'honneur de l'homme
québécois. Dupuis-Déri
constate notamment que le discours du ressac est toujours le même
dans
les luttes pour les droits à l'égalité: «On
prétend toujours que le
mouvement d'émancipation avait du bon au départ, mais
qu'il est allé
trop loin.»
C'est précisément ce ressac antiféministe
qui inquiète le plus
les Québécoises réunies par Patric Jean, parmi
lesquelles Monique
Simard, Pascale Navarro et feu Hélène Pedneault (à
qui La domination
masculine, titre emprunté à Pierre Bourdieu, est
dédié). «C'est une
lutte au patriarcat, le féminisme, parce que l'on veut abolir un
système social», dit avec beaucoup d'à-propos
Francine Descarries.
Contrairement aux masculinistes, dont le discours est
uniformément extrémiste, les féministes
québécoises sont dépeintes par
le cinéaste dans la nuance et la lucidité. Elles
regrettent notamment
la connotation péjorative donnée au terme
«féministe», «l'illusion de
l'égalité qui est entretenue chez les jeunes»,
«la révolution
inachevée» du féminisme et la montée en
puissance du fondamentalisme
dans les religions patriarcales.
Patric Jean oppose aussi à la femme
québécoise intelligente,
forte et insoumise un stéréotype de femme
française qui accepte
volontiers les diktats machistes de la majorité. Ces femmes
célibataires rencontrées lors d'une séance de
«speed dating»
recherchent l'archétypal mâle protecteur. «J'ai
besoin d'un homme qui
me domine légèrement», dit l'une d'entre elles.
«Le rôle de la femme,
c'est de se faire jolie, sans être superficielle pour
autant», dit une
autre. Toutes préfèrent rencontrer un homme qui gagne
plus d'argent
qu'elles, pour ne pas créer de complexes chez le mâle
français...
Le cinéaste pose en revanche sur le féminisme
québécois un
regard complaisant, presque idéalisé. «Vous avez 20
ans d'avance sur la
plupart des pays européens, dit-il. C'est pour ça que je
voulais venir
filmer ici.» Il omet de mettre en lumière les
dérapages et exagérations
inévitables du féminisme, moins fréquents et plus
subtils que le camion
de 18 roues d'aigreur et de ressentiment du mouvement masculiniste
québécois.
On me dira que c'est un exemple anodin et circonstanciel, mais
j'ai reçu hier, par courriel, une lettre ouverte de Pol
Pelletier, qui
s'insurge contre le 30e anniversaire d'Espace Go, qu'elle
perçoit comme
une usurpation du sens et de l'histoire du Théâtre
expérimental des
femmes, qu'elle a fondé en 1979. Sa lettre commence ainsi:
«Je crois
que le peuple québécois est en voie de disparition. Il
tue ses femmes.»
C'est une métaphore. Mais ce «tue» de
provocation, ce «tue» de
rhétorique, est à mon sens un «tue» de trop.
Il perpétue, à petite
échelle peut-être, les préjugés sur la
«féministe enragée». Écrire que
le peuple québécois «tue ses femmes» ne peut
avoir un sens strictement
métaphorique depuis le 6 décembre 1989.
Les égarements du féminisme ne sauraient
évidemment justifier
le discours haineux des masculinistes québécois. Les
témoignages
poignants de femmes battues et abusées par leurs maris,
filmés par
Patric Jean, nous rappellent que le combat pour une
égalité entre les
sexes est loin d'être gagné.