http://ledevoir.com/2003/11/03/39689.html
Les difficultés scolaires des garçons -
Débat sur l'école ou charge
contre le féminisme?
Michèle Asselin
Présidente de la
Fédération des femmes du Québec (FFQ)
Gisèle Bourret
Formatrice à la FFQ
Édition
du lundi 3
novembre 2003
Des
expériences
comme le «gars show» organisé récemment par
une école secondaire de Magog
ravivent le débat sur le décrochage scolaire des
garçons et la non-mixité
des classes ou des écoles comme éventuel remède
à ce problème. Chaque fois
qu'il ressurgit, ce débat donne lieu à la même
levée de boucliers contre
le féminisme et les féministes. Nous assistons alors
à un amalgame d'affirmations
qui se présentent comme des causes au décrochage scolaire
des garçons: il
y a trop de profs féminins, l'école véhicule des
valeurs féminines, le féminisme
a détruit l'estime de soi des garçons et des hommes, etc.
Plutôt que de stimuler une recherche de
solutions
judicieuses pour contrer le problème réel du
décrochage, ce discours nous
éloigne du coeur de la question. Petit tour d'horizon pour
tenter de mieux
comprendre les éléments en jeu.
La réussite scolaire
Disons d'abord que la majorité des filles et des garçons
qui fréquentent l'école
y réussissent. Soulignons également que la concurrence
actuelle entre les
écoles, entretenue notamment par la publication annuelle du
palmarès de classement
des établissements, exerce une réelle pression sur le
milieu scolaire. Dans
ce contexte, l'obligation de résultats devient impérative
et doit être remplie
à court terme. Elle ne permet pas de se questionner bien
longtemps sur les
moyens à mettre en oeuvre pour favoriser la véritable
réussite de toutes
et de tous, sur ce qu'implique la réussite scolaire en dehors de
l'acquisition
d'un diplôme, ni, non plus, sur le rôle que l'école
devrait jouer dans la
société. Est-il nécessaire de rappeler que la
réussite scolaire n'est pas
seulement quantitative. Il est important de garder cela à
l'esprit lorsque
nous parlons de décrochage scolaire.
Le phénomène du décrochage scolaire des
garçons est loin d'être nouveau. Cependant,
un coup d'oeil sur les statistiques nous permet de voir que les
garçons décrochent
en moins grande proportion aujourd'hui qu'il y a 10 ans. Par exemple,
en
2001, en formation générale, ils étaient 69 %
à accéder à la 5e secondaire
comparativement à 54 %, en 1982 (source :
ministère de l'Éducation). Les
chiffres nous montrent aussi que le décrochage, pour les
garçons et les filles,
commence au cours de la 3e secondaire.
Si on regarde le taux de décrochage au
secondaire
selon l'âge et le sexe, on peut s'apercevoir que l'écart
entre filles et
garçons varie : il atteint un sommet à 19 ans avec
10 % d'écart comparativement
à 5 % à 17 ans. On constate, de façon
générale, que les jeunes femmes ont
mieux réussi que les garçons à corriger leur
situation par rapport au décrochage. (Notons d'ailleurs ici que
plus le niveau d'études augmente, chez les femmes, plus se
rétrécit l'écart qui existe avec le salaire des
hommes.)
Tout en nous donnant un portrait
général, ces données
ne nous permettent pas, évidemment, de rendre compte de toute la
réalité.
Par exemple, les statistiques de bon nombre d'écoles ou de
commissions scolaires ne montrent pas d'écarts sensibles entre
les résultats moyens des garçons et ceux des filles. Ces
données ne nous renseignent pas, non plus, sur les causes
diversifiées du décrochage chez les filles et chez les
garçons. L'analyse est complexe et reste en bonne partie
à faire. Plusieurs hypothèses pourraient être
avancées, et certaines d'entre elles seraient fort utiles
à la recherche de solutions au problème de
décrochage des garçons. Ne devrait-on pas, entre autres,
comparer les garçons qui réussissent et ceux qui
échouent pour mieux saisir ce qui se passe ? Cette piste de
solution mériterait sans aucun doute d'être
considérée.
Cependant, plutôt que de s'attarder
à poursuivre
l'analyse afin de trouver des moyens d'action adéquats, le
discours entendu
actuellement se replie, trop souvent, sur des arguments qui ne tiennent
pas
la route. En voici deux.
1. «Il y a trop de femmes dans l'enseignement !»
Mettons les choses au clair. S'il est vrai que les femmes sont
nettement prédominantes
dans l'enseignement primaire, cela est beaucoup moins vrai au
secondaire
où les femmes représentent environ 54 % du corps
enseignant et sont en minorité
à la direction des écoles. Chacun sait également
que les femmes sont minoritaires
au sein du corps professoral collégial et universitaire, niveaux
où le décrochage
continue de se manifester.
Élément important : la prédominance des
femmes au primaire n'est pas une
réalité nouvelle, alors comment se fait-il qu'on lui
accorde, depuis quelques
années, autant d'importance ? On peut se demander,
également, pourquoi les
jeunes hommes ne s'orientent pas en plus grand nombre vers
l'enseignement primaire ? Serait-ce parce que ce travail ne les
intéresse pas à cause, notamment, du manque de
valorisation qui lui est accordé, du salaire octroyé et
de l'aura de «maternage» qui continue d'entourer cette
profession ?
Des études réalisées ici et dans plusieurs pays
montrent qu'il n'y a pas
de liens entre le sexe du personnel enseignant et la réussite
scolaire, à
la fois des filles et des garçons («Pour une meilleure
réussite scolaire des
garçons et des filles», rapport du Conseil
supérieur de l'éducation, 1999,
et «La non-mixité à l'école : quels
enjeux», Pierrette Bouchard et Jean-Claude
St-Amant, Options, CSQ, automne 2003). Ce qui compte avant tout, c'est
la
qualité de la relation entre le professeur et
l'élève.
Pourquoi donc subsiste-t-il encore cette interprétation ou
plutôt ce préjugé
visant à attribuer l'échec scolaire des garçons
à la prédominance des femmes
dans l'enseignement et aux valeurs prétenduement
féminines que véhicule
l'école ? Sur quels faits et analyses reposent ces
affirmations ? Selon nous,
ce discours ne fait qu'engendrer peur et confusion par rapport aux
acquis
du féminisme et à la place qu'occupent les femmes dans la
société.
Par ailleurs, des recherches conduites par l'équipe du Centre de
recherche et d'intervention sur la réussite scolaire
(Université Laval) ont montré que
les filles et les garçons qui ont le plus de difficulté
à l'école sont les
jeunes qui sont les plus attachés aux stéréotypes
sexuels traditionnels et
qui proviennent d'un milieu socio-économique
défavorisé. Une fois de plus, pourquoi ne pas s'attarder
à ces faits dans notre recherche de solutions ? Il nous
faut questionner l'État et l'école sur les ressources
qu'ils mettent à la disposition des jeunes issus de milieux
défavorisés et examiner les moyens
retenus pour les aider à persévérer.
Plus largement, si nous nous plaçons dans une perspective de
prévention, il
faut aussi se demander si les ressources professionnelles et de soutien
dont
dispose le milieu scolaire sont réellement suffisantes. Il y a
lieu, également,
de remettre en question l'image, encore bien souvent figée, des
rôles masculins
et féminins que véhiculent l'école et la
société. Enfin, nous devrions pouvoir
mieux cerner les conséquences de l'absence, trop souvent
constatée, des pères
dans l'éducation de leurs enfants.
2. «On devrait séparer les gars des filles !»
La non-mixité des classes ou des écoles comme solution
éventuelle au décrochage
scolaire repose sur une analyse à courte vue. En effet, dans
l'article mentionné
plus haut, Bouchard et St-Amant examinent cette question à
partir de différentes
études ou interventions. Il en ressort, entre autres, que la
non-mixité pourrait
être plus avantageuse pour les filles, étant donné
que ces dernières n'auraient
plus à supporter les comportements
«dérangeants» de certains garçons, de
même que le harcèlement sexuel. Mais surtout, il est
démontré que les écoles
qui ont obtenu les plus grandes améliorations quant au rendement
scolaire
des garçons sont celles qui ont axé leurs interventions
vers les garçons
et les filles ayant des besoins particuliers.
Pour notre part, nous croyons que l'école représente un
lieu où garçons et
filles doivent apprendre à vivre ensemble dans le respect et
l'égalité et
nous savons que plusieurs éducatrices et éducateurs
mettent en oeuvre divers
moyens pour favoriser ce vivre-ensemble, pour développer la
coopération, la
solidarité, l'ouverture à la diversité.
Le féminisme au-delà des préjugés
Les éléments que nous avons esquissés ici
permettent, selon nous, de désamorcer
un tant soit peu le «discours» anti-féministe qui
alimente trop souvent les
débats sur les difficultés scolaires des garçons
et apportent certains éléments
d'analyse qui mériteraient d'être étudiés
sérieusement. Voir la cause principale
du décrochage scolaire des garçons dans la
sur-représentation des femmes
dans l'enseignement, c'est non seulement escamoter le débat,
mais c'est le
déplacer vers une autre cible, le féminisme que l'on
assimile à une «guerre
des sexes». Comme si les batailles que les femmes ont
gagnées ne faisaient
pas partie des acquis sociaux (toujours fragilisés
d'ailleurs) !
Le féminisme s'est développé dans des mouvements
qui ont revendiqué des changements
au niveau de la société concernant, notamment, la pleine
reconnaissance du
travail des femmes, le respect de leur liberté et de leur
intégrité, la création
de garderies, l'établissement de droits égaux dans les
domaines de l'éducation,
de l'emploi et dans l'accès véritable aux
différentes institutions de la
société.
Malgré leur scolarisation, les femmes ont encore, à
l'heure actuelle, un
salaire inférieur à celui des hommes pour des emplois
équivalents et sont encore sur-représentées dans
les emplois précaires et à temps partiel, y compris
dans l'enseignement. Les femmes continuent toujours à assumer,
dans la société,
une très grande partie du travail non
rémunéré. Et les discriminations et
violences sexuelles ne sont pas, non plus, enrayées.
Les luttes menées par le mouvement des femmes ont
contribué à améliorer aussi
le sort des hommes. Par exemple, les hommes bénéficient
des congés parentaux
et ceux qui oeuvrent dans les emplois à prédominance
féminine bénéficieront également de la
correction des salaires effectuée à l'occasion de la loi
sur
l'équité salariale. De même, nous croyons que la
remise en question des rôles
sexuels traditionnels a permis aux hommes de se rapprocher davantage
aujourd'hui
de leurs enfants, et aux enseignants de développer de meilleures
relations
avec leurs élèves, basées sur l'écoute et
le respect.
Oui, nous nous soucions du rapport difficile que certains
garçons entretiennent avec l'école et nous tenons
à souligner ici les efforts faits dans plusieurs écoles
pour trouver des solutions appropriées à ce
problème. Nous sommes préoccupé-e-s
par la façon dont se mène trop souvent le débat et
souhaitons l'élargir en
une réflexion, non seulement sur la mission de l'école,
mais aussi sur le
genre de société que nous voulons pour nos filles et nos
garçons.
En cessant de jeter la pierre aux féministes, en portant une
attention particulière
aux besoins et difficultés des garçons et des filles, en
remettant le sens
de l'effort et le plaisir d'apprendre au goût du jour, en
redonnant à l'éducation
le mérite qui lui revient, en faisant de l'école un lieu
réel d'apprentissage
de la coopération, de la diversité et de la
citoyenneté, nous croyons que
nous parviendrons, toutes et tous, à ouvrir la voie de la
réussite des jeunes
Québécois et Québécoises.
Ont cosigné ce texte :
Normand Baillargeon, professeur, département d'éducation
et pédagogie, Université
du Québec à Montréal; Sophie Bissonnette,
cinéaste; Alain Dion, président,
Fédération autonome du collégial (FAC); Johanne
Fortier, présidente, Fédération
des syndicats de l'enseignement (CSQ); Danielle Fournier,
présidente, Relais-femmes,
École de service social de l'Université de
Montréal; Diane Lavallée, présidente,
Conseil du statut de la femme; Pierre Patry, président,
Fédération nationale
des enseignantes et des enseignants du Québec (CSN); Guy Rocher,
sociologue,
Université de Montréal; Céline Saint-Pierre,
sociologue, Chaire Fernand-Dumond
sur la culture, INRS; Réginald Sorel, président,
Fédération des enseignantes
et des enseignants de collèges (CSQ)
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